De la boîte à cigares a la Paillard-Bolex

Raoul Servais entre à l’Académie des Beaux-Arts de Gand, en arts appliqués. Pour la première fois, il découvre un univers scolaire qui lui convient, surtout personnifié par un jeune prof: Albert Vermeiren qui n’est pas beaucoup plus âgé que lui. « Je lui ai fait part de mon projet, je voulais faire un dessin animé. Ma décision était déjà prise ». De la technique du dessin animé, il ne connaît pour autant pas grand’ chose. Néanmoins, avec quelques camarades, il crée un studio, loue à bas prix une serre, écrit un scénario et… fait faire les intervalles par ses potes! Pour payer le loyer, il rogne sur l’allocation nourriture fournie par ses parents qui se saignent pour lui payer ses études, car cette époque est encore celle du rationnement.
Par déduction, Servais reconstitue ce qu’il suppose être les étapes d’un dessin animé, les dessins s’empilent, mais l’essentiel manque: la caméra.

Devant tant de persévérance et constatant que le jeune homme dépérit à force de ne pas s’alimenter, son professeur lui propose de venir travailler chez lui et même, divine surprise, de bricoler une caméra! C’est bientôt chose faite, avec une caisse à cigare. Ainsi naît « Spokenhistorie » (« Histoire de fantômes »). La fixité des images est déplorable. La déception est grande, mais le virus de l’animation est bel et bien contracté !

Dans la section d’arts appliqués, Raoul Servais s’éclate : affiches, projets de peintures murales, de vitraux, cartons de tapisserie, il touche à tout.

Sorti de l’académie, il fait une rencontre qui sera déterminante, celle de Maurice Boel, un peintre Ostendais qui était passé de l’Expressionnisme à l’Art Abstrait. Ensemble, ils remettent à flots le Ciné-Club d’Ostende, une véritable institution créée avant la guerre par le cinéaste Henri Storck et le peintre surréaliste Félix Labisse. Homme de culture, Boel initie Raoul au ‘cinéma de qualité’. Les copies sont prêtées par la Cinémathèque Royale de Belgique et son ciné club, « l’Ecran du Séminaire des Arts » qu’animent Jacques Ledoux et Henri Storck. Mais l’animation continue de lui trotter en tête.
Alors qu’il effectue son service militaire, il profite d’une affectation à Gand pour rejoindre Albert Vermeiren, une après-midi par semaine. Avec son ancien professeur, il tâte d’un projet d’animation de marionnettes qui ne verra pas le jour, mais le fait est révélateur : le milicien Servais utilise le peu de liberté que l’armée lui laisse pour faire de l’animation: celle-ci continue manifestement à le taquiner.

« J’étais dans l’ignorance totale de l’animation. Je voulais en savoir plus mais chaque studio veillait jalousement sur ce qu’il considérait être des secrets de fabrication. » Servais utilise alors un subterfuge qui peut faire sourire: il se mue en reporter et propose à des journaux locaux de faire une enquête sur « le cinéma d’animation en Flandres » (sic). Il se rend ainsi à Anvers dans les studios « Animated Cartoons » de Ray Goossens, le seul qui en fin de compte pouvait prétendre à une certaine activité dans ce domaine. Mais là, impossibilité de visiter la partie des locaux qui intéresse Servais: « Nous sommes restés dans le bureau de Ray Goossens ». Servais n’est pourtant pas du genre à se décourager. Toujours sous le prétexte d’écrire un article, Servais se rend à Paris, au studio des Gémeaux fondé par Paul Grimault. Il revient fort dépité: « Les animateurs eux-mêmes n’avaient pas accès au département caméra. Il y avait un cloisonnement total entre les fonctions, pour éviter que quelqu’un ait une vue générale de la production! ».

Comme pour donner une autre forme à son rêve, Servais va se lancer dans le cinéma d’amateur, en prise de vues réelles, en se souvenant de son père qui filmait en amateur. Vers 1952, il tourne en 8mm un petit documentaire sur son ami, le peintre Boel. Puis il s’essaie à l’expérimental : ce sera « Parallèles », un film muet établissant des correspondances entre les lignes parallèles observées autour de lui, des fils télégraphiques aux rails de chemin de fer. Avec « De Zandloper » (« Le Sablier »), il filme ces gens qui, à Ostende comme un peu partout le long de la Mer du Nord, arpentent les plages de sables fins, le nez rivé au sol, à la recherche d’objets rejetés par la mer. Ces films ne sont pas sonorisés, à l’exception du documentaire sur Boel. Pour celui-ci, Servais enregistre sa propre voix sur disque, ce qui donne évidemment une synchronisation approximative.

Ces quelques expériences passées, Servais rêve toujours de vrai cinéma. Pour lui, le passage de l’amateurisme à quelque chose de plus professionnel est avant tout une affaire de format : il rêve de passer du 8 au 16 millimètres. La caméra est toujours cet objet magique qu’il lorgne dans la vitrine d’un magasin d’Ostende, une Paillard Bolex qui coûte, à l’époque, 25.000 Francs Belges. En tant que jeune époux, il va économiser longuement pour s’offrir l’objet de sa convoitise. « Le jour où j’ai réuni la somme nécessaire et que je suis entré dans le magasin … quelle sensation! ». Pourtant, Servais ajoute aussitôt : « J’avais la caméra, mais toujours pas de banc-titre ! »

Le cinéma qui fascine tant Servais ne semble guère pressé de lui tendre la main… Heureusement, d’autres préoccupations le distraient de ses fantasmes animés. En 1953, il va travailler durant plusieurs semaines avec celui qui, à cette époque, n’est pas encore le monstre sacré de la peinture du 20ième siècle mais bénéficie déjà d’une aura internationale. René Magritte (1898-1967) est chargé par le propriétaire du Casino de Knokke, ville de bains luxueuse à la côte flamande, de réaliser les fresques panoramiques de la « Salle du lustre ». Cette salle est célèbre pour son lustre monumental, un des plus grands d’Europe. Sous le direction de Raymond Art et avec deux autres décorateurs et autant d’assistants, Servais reçoit pour tâche, en juin ’53, de transposer dans un espace de forme circulaire les huit tableaux à l’huile réalisés par le « Maître » le mois précédent. C’est « Le domaine enchanté », sous-titré « Panorama surréaliste ». Magritte, toujours en costume trois pièces, a une très haute idée de sa personne. Cadet de l’équipe, Servais parvient à vaincre sa timidité et ose faire quelques suggestions d’ordre technique puis chromatique à Magritte, que celui-ci accueille très mal, au point que Servais est renvoyé pour avoir passé outre un refus du Maître. Il sera réintégré à l’équipe à l’instance de Gustave Nellens, le directeur du Casino. Cette relation assez conflictuelle entre le notable du Surréalisme belge et un jeune muraliste qui sait ce qu’il veut, n’empêche pas Servais d’être durablement influencé par l’univers de Magritte : il se dit fasciné à l’époque par une reproduction du « Modèle rouge », une toile de Magritte représentant deux « pieds » qui sont aussi deux chaussures devant une palissade. A travers l’oeuvre de Magritte, il découvre le Surréalisme et son ambiguïté, pour qui il va professer une admiration constante, même si sa sensibilité oscillera toujours entre le Réalisme Magique et l’Expressionnisme.

Marié et père de deux enfants, Servais cherche à gagner sa vie plus régulièrement. Les commandes lui arrivent par le canal de l’engagement politique : pour les Jeunesses Socialistes d’abord, pour le Parti Socialiste ensuite. Il dessine une « Histoire du Parti Ouvrier Belge » (ancêtre du Parti Socialiste Belge), collabore au journal socialiste « Vooruit » à Gand et, par l’entremise de celui-ci au journal « le Peuple », quotidien francophone de l’action socialiste, et à Germinal, l’hebdomadaire francophone du Parti Socialiste Belge. Ce sont des illustrations, des « cartoons », des saynètes narratives dont on hésite à dire que ce sont des BDs. Servais va résolument passer à côté de celles-ci : « je n’étais pas particulièrement intéressé par la BD ».