Du Pathé Baby à l’âge de raison

Le 10 mai 1940, la deuxième guerre mondiale. Ce jour-là, la Wehrmacht lance ses divisions à l’assaut de la Belgique. Bientôt la ville d’Ostende est bombardée. Dans la tourmente, un jeune garçon de douze ans va découvrir les bombes, l’exode, l’horreur, la mort. Le petit Raoul va passer en vingt-quatre heures de l’enfance à l’âge adulte, et deviendra Raoul Servais adulte.

Raoul Servais est né à Ostende le 1er mai 1928. Ses parents tiennent un magasin de ‘porcelaine et cristaux’ qui occupe le rez-de-chaussée d’une vaste bâtisse, un ancien hôtel du 18ième siècle où, dit-on, Bonaparte fit escale alors qu’il visitait les fortifications locales. Les couloirs de la maison sont pleins de mystère, il y a de vastes caves et même un passage secret. Un monde plein de fantasmes s’ouvre à lui.

Le père Servais est un original, tourné vers les sciences et la technique plutôt que vers la porcelaine, mais dans un coin de sa tête il rêve et fait partager ses passions au petit Raoul. Ensemble, ils visionnent sur un projecteur de table, un Pathé Baby, des petits films en 9,5 millimètres. Charlot, Charles Vanel et Félix le chat sont au rendez-vous pour ces séances immuables du dimanche après midi : un court métrage, un long, et… un dessin animé…

A cette époque des milliers de républicains Espagnols arrivent en Belgique, ils rejoignent les Juifs et tous ceux que le fascisme poursuit. A l’école Raoul se retrouve dans la section « francophone », la seule et dernière de tout l’arrondissement d’Ostende, celle destinée aux étrangers : il y est un des trois Flamands de sa classe. En côtoyant des réfugiés basques espagnols, des Juifs allemands et autrichiens, des Italiens, des fils de diplomates anglais et même… un Australien, Raoul découvre le monde sans voyager. « Ces rencontres avec de jeunes étrangers m’ont fort enrichi. Grâce à cela, entre autres, je n’ai jamais été tenté d’adhérer à une quelconque mouvance ethnique nationaliste. »
La porcelaine et les bombes n’ont pas fait bon ménage : au bout de quelques mois, les parents du petit Raoul seront ruinés. L’école secondaire ne convient pas à Raoul. L’Athénée d’Ostende ne lui pardonne pas ses penchants trop exclusivement artistiques: son horreur des mathématiques lui vaut des cotes désastreuses chez un prof par ailleurs collaborateur.

La libération est un moment intense, pour un garçon de seize ans qui craignait le travail obligatoire en Allemagne. Servais se fait engager comme assistant décorateur à l’Innovation de Gand, une importante chaîne de grandes-surfaces. Il dessine, et son travail est apprécié. On lui propose de doubler son salaire pour qu’il reste. Il refuse : ce qu’il veut c’est un diplôme.